La réforme annoncée « doit bouleverser le système actuel et s’inscrire dans l’esprit de la loi de 1971 » (Fabrice Gutnik, Afref)

11 mars
2013

Alors que certains désespèrent à l’idée que l’annonce de François Hollande du 4 mars dernier ne mène qu’à une « énième réforme » de la formation professionnelle, l’Afref [1], par la voix de son nouveau président, Fabrice Gutnik, sociologue d’entreprises, psychologue du travail et docteur en sciences de l’éducation, préfère se réjouir de la volonté présidentielle de bouleverser le système existant.

A condition, toutefois, que la réforme annoncée accouche d’une meilleure régulation entre orientation, formation et emploi dans le contexte d’un nouveau paradigme économique marqué par une « flexi-sécurité à la française » qu’il reste encore à construire au bénéfice de tous.

Offre de formation : attention aux effets d’optique faussés

Dans son discours de Blois, François Hollande jugeait qu’une offre de formation impliquant plus de 55 000 organismes (dont un tiers environ ne font pas de la formation leur activité principale) était « de trop »et appelait à une régulation de ceux-ci. Un principe sur lequel Fabrice Gutnik s’indique d’accord, tout en enjoignant à la méfiance envers les « effets d’optique faussés ». En effet, à en croire l’étude de 2012 de la Darès portant sur l’activité des organismes de formation, il apparaît que 62% du chiffre d’affaires réalisé en 2010 (13 milliards d’euros environ, soit près de 22,6 millions de stagiaires formés) l’avait été par seulement 16 730 prestataires. « Et si l’on affine encore ces chiffres, on s’aperçoit que 82% des organismes réalisaient un chiffre d’affaires inférieur à 150 000 euros alors qu’1% de ces organismes générait, à lui seul, 44% du chiffre d’affaires total ! » Des chiffres qui, pour le président de l’Afref, révèlent à la fois une situation de précarisation pour les organismes les plus petits (les consultants indépendants, surtout), mais aussi des injustices territoriales et sociales criantes, lorsque, par exemple, 38% du chiffre d’affaires global des prestataires de la formation se voit réalisé dans une seule région (l’Ile-de-France) et que ces fonds continuent à être orientés majoritairement vers les salariés des grands groupes disposant déjà d’un niveau de formation conséquent.

Des synergies régionales public-privé pour maintenir l’intérêt général

« Ces injustices appellent à une re-politisation de l’ingénierie territoriale, non seulement en matière d’orientation, de formation et d’emploi, mais aussi de certification et de qualification des formateurs », explique Fabrice Gutnik. Particulièrement, dans les Régions où l’offre et la demande ne formation ne sont pas synchrones, souvent par manque d’organismes formateurs. « Sur ces territoires, les acteurs politiques régionaux doivent impérativement à l’aide d un véritable pilotage politique pousser les synergies entre les acteurs privés et publics (Afpa, services de formation continue des Universités, Cnam…) afin de ne pas laisser sur le carreau les publics les plus fragiles. Il s’agit d’une question d’intérêt général » affirme le sociologue pour qui la réforme annoncée doit « s’inscrire dans l’esprit des quatre objectifs de la loi de 1971 et de l’éducation permanente ». Un « esprit de 1971 » qui doit également se traduire par une montée en gamme de la qualité pédagogique et de l’accompagnement. « Là encore, ces exigences devront amener à réfléchir sur les métiers de la formation, à commencer même par celui de formateur, de leur évolution et de leur valorisation par le biais de la certification, de la promotion des initiatives innovantes et du partage des bonnes pratiques entre professionnels ».

CPF : le risque d’« hyper-individualisation »

De fait, cette nécessité de réflexion envers l’intérêt général amène le président de l’Afref à émettre des réserves quant au devenir possible du compte personnel de formation inscrit dans l’ANI du 13 janvier 2013. « Cet outil peut autant constituer une lame de fond qu’une grande illusion » estime-t-il, car, si l’achat de formation demeure massivement une prérogative des entreprises, ce compte est susceptible de permettre à chacun de devenir gestionnaire de son propre parcours de formation avec le risque d’une « hyper-individualisation » de la formation calquée sur un modèle libéral. « Ce n’est pas souhaitable car l’intérêt général implique de penser la formation aussi bien en termes citoyens, de culture générale, de besoins des territoires, qu’en termes économiques, et pas uniquement à titre personnel, sans quoi ce sont encore les sur-formés qui en bénéficieront au détriment des publics en difficulté. Si la gauche veut une égalité effective entre les citoyens, elle doit commencer par réfléchir à l’égalité d’accès de toutes et tous à l’emploi comme au développement social et culturel ».

Flexi-sécurité « à la française »

Plutôt que ce modèle libéral, Fabrice Gutnik préfère réfléchir à l’adaptation à la française du système social-démocrate « à la danoise » marqué par la flexi-sécurité, déjà adopté par nombre de pays européens. « Depuis 2008, cette flexi-sécurité se met en place progressivement par l’introduction de la rupture conventionnelle, des contrats sécurisés pour les ingénieurs et les cadres ou de la portabilité de certains droits liés à l’emploi, comme, par exemple, le Dif ». Autant de mesures qui, selon lui, contribuent à l’adaptation de l’économie française aux enjeux européens et mondiaux ainsi qu’aux travailleurs à pouvoir se construire, de manière protégée, des itinéraires en conformité avec les opportunités d’emploi.
Autant de thèmes que l’Afref souhaite porter dans le débat à venir, y compris en son sein. C’est d’ailleurs pour cela que Fabrice Gutnik a consenti à rejoindre le « Collectif des présidents » d’associations piloté par Yves Attou. « Tout en respectant la place des partenaires sociaux dans les concertations, il est normal qu’une grande démocratie telle que la nôtre sache écouter la parole de la société civile ».

Benjamin d’Alguerre
Article paru dans Le Quotidien de la Formation du 11 mars 2013.

[1Association française de réflexion et d’échanges sur la formation. Suivre sur twitter : @afref_formation.

Mis en ligne le 11 mars 2013
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