« Le changement culturel dans la formation professionnelle fera exploser les réglementations » (Jean Wemaëre, PDG du groupe Demos)

5 septembre
2012

Questions à Jean Wemaëre, PDG de Demos, président de la Fédération de la formation professionnelle (FFP) et à Jean-Pierre Willems, consultant.

Le Quotidien - L’histoire de Demos suit, d’une certaine façon, celle de la formation professionnelle en France. Quel constat tirez-vous des quarante années écoulées ?

Jean Wemaëre : Après quarante ans, et malgré les efforts de la FFP, la méconnaissance générale concernant la formation professionnelle me surprend ! Et surtout, la formation a été particulièrement impactée par les crises économiques et la hausse constante des destructions d’emploi. De fait, la formation professionnelle est presque considérée comme responsable du chômage au prétexte que si les gens ne retrouvent pas de travail, ce serait parce que nous ne formons pas suffisamment ou mal. On ne retient jamais tout ce que la formation a pu apporter en termes de développement des compétences, d’innovation technique et sociale ou de développement durable. Nous rencontrons énormément de difficultés à faire reconnaître la valeur ajoutée de notre métier.

Jean-Pierre Willems : La formation telle qu’elle existe depuis 1971 a d’abord été conçue comme un système visant à développer la promotion sociale, puis comme un remède contre le chômage. Il n’y a jamais eu de réelle réflexion sur la dimension personnelle des apports de la formation sur les individus.

Jean Wemaëre : La formation est même parfois suspectée de servir de couverture pour du recrutement sectaire ou du blanchiment d’argent, comme le mentionne d’ailleurs le rapport Tracfin 2011 (voir article dans ce numéro). Or, sur quoi se basent les experts de ce cabinet pour l’affirmer ? Uniquement sur des soupçons ! Or, en quarante années à la tête de Demos, ou même ultérieurement en tant que président de la FFP, je n’ai jamais été confronté à des problèmes de blanchiment d’argent ou d’infiltration par des organisations sectaires.

Le Quotidien - Les acteurs de la formation ont-ils changé, en quarante ans ? Et dans quelle mesure ?

Jean-Pierre Willems. La première génération, celle des années 1970 et un peu de la décennie suivante a été celle de « militants-pionniers » qui associaient conviction et volontarisme mais qui pouvaient également souffrir de carences en termes d’expertise. Avec l’explosion des dépenses de formation (à partir du milieu des années 1980) et la crise de 1992-93, cette génération a laissé la place à celle des experts-gestionnaires, plus professionnels, mais moins innovants.

Le Quotidien - Comment imaginez-vous les évolutions futures de la formation professionnelle et de son utilisation par les entreprises ou les individus ?

Jean Wemaëre : A terme, la formation va s’affranchir des barrières administratives et nationales qui existent aujourd’hui. Un groupe comme PSA, par exemple, dispose d’un budget formation mondial où le budget consacré à la France n’est qu’une sous-catégorie. Les entreprises – du moins, les plus grandes pour l’instant – dépensent largement plus que ce que les contraintes légales leur imposent et, actuellement, la démarche qui s’impose dans les entreprises repose sur une logique de développement des compétences. Ce ne sont pas les textes administratifs qui ont donné cette impulsion qui s’est imposée d’elle-même. Le changement culturel ne vient plus d’en haut et fera exploser les réglementations telles qu’elles existent. Il en va de même des contenus de formation qui ne sont ni décidés, ni contrôlés par les administrations. Ce fut le cas autrefois, ça ne l’est plus désormais. On n’a pas encore mesuré les conséquences de cette évolution, mais, à terme, elle peut même poser la question de la pertinence de l’existence d’un ministère de l’Éducation à dimension nationale.

Jean-Pierre Willems : Les réalités économiques ont dépassé les obligations légales et échappent à la statistique. Aussi, la partie fiscale consacrée à la formation est désormais obsolète. Il n’est pas impossible d’imaginer que l’évolution de ces réalités fasse un jour disparaître l’obligation de la collecte.

Le Quotidien - La suppression du 0,9% est précisément l’une des revendications du Medef, auquel la FFP appartient. Mais les représentants patronaux des PME et artisans, eux, demeurent favorables à ce système...

Jean Wemaëre : Si disparition il y a, elle se fera par étapes. Il n’est pas impossible de penser qu’au départ, seules les plus grosses entreprises seront exemptes de collecte et que la gestion paritaire des fonds de la formation puissent ne plus concerner que les entreprises inférieures à une certaine taille... Ce sont les pratiques des entreprises et des individus qui conduiront à une refonte de la formation.

Benjamin d’Alguerre
Article paru dans Le Quotidien de la Formation du 5 septembre 2012.

Mis en ligne le 5 septembre 2012
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