Conseil en évolution professionnelle : le bilan de deux ans d’expérimentation en Bourgogne

16 juillet
2015

En 2013, le Conseil régional de Bourgogne lançait une première expérimentation consacrée au conseil en évolution professionnelle (CEP) dans toute la région. Deux ans plus tard, alors que le CEP est devenu une réalité nationale, le temps était venu, pour l’Institut Jacotot de Dijon et C2R, le Carif-Oref de Bourgogne de tirer le bilan de l’expérience bourguignonne et même d’en tirer un livre-témoignage [1] susceptible « d’inspirer les opérateurs nationaux du CEP ».

A l’origine, l’idée de cette expérimentation a germé dans l’esprit des élus régionaux dès 2008 – 2009 lorsque la Bourgogne a subi de plein fouet les effets de la crise, faisant bondir le taux de chômage au dessus des 10 %. « A ce moment-là, nous nous sommes posés la question de l’accompagnement des salariés tout au long de leur parcours professionnel, mais aussi de leur évolution sur le marché de l’emploi » se souvient Fadila Khattabi, vice-présidente du Conseil régional en charge de la formation professionnelle et de l’apprentissage. Une question cruciale dans une région dont le tissu économique est majoritairement composé de PME et TPE ne disposant pas de la capacité d’offrir un accompagnement RH à leurs salariés et où les dispositifs d’information sur les transitions professionnelles ont du mal à pénétrer dans les territoires ruraux. C’est en 2012 que le "plan sur les continuités professionnelles" se voit signé par la Région, les services de l’État et les partenaires sociaux, donnant naissance à cette expérimentation dès l’année suivante sous le double pilotage du Conseil régional et de C2R. Pour mettre en musique cette opération, la Région a débloqué une enveloppe de 350 000 euros et mobilisé les réseaux de points-relais conseils déjà actifs dans le domaine de la validation des acquis de l’expérience (PRC-VAE), à savoir les Centres de bilans de compétences (CIBC) et les Maisons de l’information sur la formation et l’emploi (Mife), dont les agents disposaient déjà d’une expérience significative en matière de conseil sur les transitions professionnelles.

Conseiller en évolution professionnelle : « un métier nouveau »

N’empêche. Si le domaine d’action reste proche, passer d’une activité de conseiller en VAE à conseiller en évolution professionnelle ne va pas automatiquement de soi. « C’est un métier nouveau qui exige la professionnalisation des conseillers car une mauvaise orientation peut se révéler catastrophique pour un salarié » reconnaît Patrick Mayen, enseignant-chercheur à AgroSup Dijon qui a accompagné les 15 conseillers-expérimentateurs durant leur parcours d’appropriation de leur nouveau métier. Un cycle de professionnalisation organisé autour de réunions durant lesquelles les conseillers ont pu rencontrer les acteurs de la chaîne orientation-emploi-formation (Opca, Opacif, organismes de formation, Apec, Agefiph...) afin de mieux maîtriser l’écosystème de la transition professionnelle, couplé à des journées de réflexion consacrées à l’analyse des pratiques de terrain des conseillers afin de partager et de capitaliser leurs expériences. « Le Conseil régional ne nous a pas imposé de trame rigide pour mener ces entretiens et nous a laissé suffisamment de souplesse pour inventer notre métier » juge Nathalie Coeur, conseillère CEP et directrice de la mission d’information professionnelle de Louhans, en Saône-et-Loire qui compare sa technique d’entretien à une « valse à quatre temps ». « D’abord, clarifier la demande du bénéficiaire du conseil, puis vérifier la validité de cette demande au vu de sa situation et du contexte ; de là, élaborer un champ de solutions possibles ; enfin, définir avec lui une stratégie... et pas nécessairement dans cet ordre ».

Pas de réponse standardisée pour les usagers

Et dans leur activité liées à ce « nouveau métier », les conseillers ont besoin de conserver une certaine liberté de manœuvre au vu de la diversité des publics rencontrés et de leurs situations personnelles. Parfois, la première rencontre tourne à la séance de psychanalyse... « Il arrive que le premier déclic qui amène un usager à nous rencontrer soit déclenché par une situation de crise : une perte d’emploi, une maladie qui empêche d’exercer son métier ou une vive souffrance liée à un contexte professionnel tendu. Souvent, ceux que nous rencontrons ne savent plus où ils en sont » explique Salah Ouertani, conseiller au Centre de bilan de compétences de Chalon-sur Saône. Ce que confirme Caroline Molina, de l’Association AGIRE du Creusot : « un quart de nos usagers nous sont envoyés par une assistante sociale car ils sont en arrêt-maladie de très longue durée ». De fait, sur les quelques 1226 bénéficiaires du CEP recensés entre avril 2013 et novembre 2014, 8 % étaient en situation de handicap et 12 % en arrêt-maladie. 9 % invoquaient une souffrance au travail et 10 % indiquaient avoir sollicité ce service suite à une inquiétude pour leur emploi.

Difficile, pour autant d’établir une typologie définitive du bénéficiaire standard. « On rencontre tous les profils » assure Salah Ouertani. Quelques tendances de fond, cependant : 72 % des usagers du CEP sont des femmes, 55 % sont âgés de 30 à 44 ans, 64 % disposent d’un niveau de qualification de type IV ou V (baccalauréat et infra), 69 % sont salariés en CDI et 77 % travaillent dans le tertiaire. Plus surprenant : 12 % sont fonctionnaires au sein de l’administration publique ou de l’enseignement. « L’État n’est pas toujours le meilleur employeur » lance Birte Hansen, psychologue au CIBC de Dijon. Une diversité de situations et de cas individuels qui explique la difficulté d’y apporter une réponse standardisée. Au total, sur les 1226 bénéficiaires, 751 avaient, fin 2014, finalisé une feuille de route vers un nouveau projet professionnel.

Après 2015 ?

En attendant, l’expérimentation, même si elle diffère de l’activité de conseil en évolution professionnelle inscrite dans la loi du 5 mars 2014 (les conseillers bourguignons n’assurent pas l’accompagnement jusqu’au montage financier de son projet et ne sont actifs qu’auprès des salariés et non des demandeurs d’emploi comme c’est le cas du CEP national), semble avoir porté ses fruits. Au point qu’elle sera prolongée tout au long de l’année 2015 en parallèle de l’action des cinq opérateurs nationaux (Pôle Emploi, Opacif, Apec, Missions locales et Agefiph) désignés par l’État pour délivrer ce conseil. Et ensuite ? Difficile à dire. Dans la perspective des prochaines élections régionales et de la future fusion avec la Franche-Comté, la Bourgogne a choisi de ne pas labelliser son réseau CEP. « Nous avons procédé à l’évaluation de nos dispositifs d’information et de formation avec nos voisins franc-comtois, mais nous sommes encore loin de la fusion des systèmes » explique Fadila Khattabi. L’expérience, toutefois, pourrait se poursuivre par d’autres biais : « on travaille en coordination avec les cinq opérateurs nationaux, des ponts sont en train de se créer » affirme Patrick Mayen. Et alors que le CEP se met en place sur l’ensemble du territoire, les auteurs du livre tiré de l’expérimentation bourguignonne espèrent que leurs témoignages pourront constituer une aide pour tous les acteurs engagés dans le dispositif.

Benjamin d’Alguerre
Article paru dans Le Quotidien de la Formation du 10 juillet 2015.

[1Le Conseil en évolution professionnelle - L’activité des bénéficiaires et le métier des conseillers : deux ans d’expérience en Bourgogne. Sous la direction de Patrick Mayen. Editions Raison et Passions.

Mis en ligne le 16 juillet 2015
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