« Avec les listes des formations éligibles, on casse la dynamique insufflée par le compte personnel de formation » (Jean-Luc Ferrand, Conservatoire national des arts et métiers)

26 mars
2014

Doutes et incertitudes. C’est en tout cas ce que la réforme de la formation professionnelle « cuvée 2014 » a inspiré aux intervenants de la conférence de l’Afref ce jeudi 20 mars. Une matinée consacrée à la loi telle qu’elle a été votée par le Parlement le 5 mars qui a permis aux différents participants de livrer leur analyse sur ce que l’on pouvait en attendre. Jean-Luc Ferrand, enseignant-chercheur à la chaire de formation des adultes du Cnam [1] a, à ce propos, émis deux grandes réserves. « Deux points me laissent circonspect. Tout d’abord les listes éligibles [2], qui cassent la dynamique insufflée par le CPF [3] en confinant le choix des personnes en matière de formation. Puis, la fin de l’obligation fiscale qui garantissait un financement a minima de la formation par les entreprises ».

En effet, pour ce qui concerne le volet éligibilité, la liste des formations entrant dans le champ du CPF sera déterminée par décret à la suite d’une concertation quadripartite qui débutera le 2 avril (voir notre article). Le choix des personnes ne sera donc pas totalement libre. Un élément qui va contre l’esprit initial du CPF, selon Jean-Luc Ferrand. « J’ai cru qu’il permettrait de revenir à l’un des fondamentaux de la formation des adultes : la formation permanente. Or on voit bien qu’on s’oriente vers un système de fléchage vers des métiers en tension ».

Pour ce qui est du financement, l’enseignant chercheur au Cnam craint que les entreprises ne se détournent de leur responsabilité de former. « Lorsqu’en 2005, le gouvernement avait décidé de faire baisser le taux de participation pour les entreprises de 10 à 20 salariés, on a bien vu que la part consacrée par celles-ci à la formation a automatiquement baissé. J’ai bien peur qu’on se retrouve dans le même cas de figure, dans une plus grande échelle. ». La loi a remplacé l’obligation de financer par une obligation de faire. L’entretien professionnel [4], fait ressortir le critère d’employabilité du salarié. On peut toutefois se demander si les entreprises joueront le jeu. « C’est ce sur quoi a misé le législateur. Mais je ne suis pas sûr que cela soit suffisant. ».

Ancien responsable du réseau européen Racine, Claude Bapst pointe une mentalité à la française qui bloque les entreprises dans la prise de conscience de l’intérêt réel qu’elles pourraient tirer de la formation. « On parle ici de droit à la formation. Cela serait totalement incompréhensible dans certains pays européens, notamment en Allemagne. De l’autre côté du Rhin, les entreprises savent ce qu’elles peuvent tirer de la formation. Elles parlent même de devoir de formation. ». Problème de sémantique, ou de mentalités. Reste à savoir comment les professionnels vont s’emparer de la nouvelle réforme et si la formation professionnelle sortira gagnante de ce pari.

Célia Coste
Article paru dans Le Quotidien de la Formation du 21 mars 2014.

[1Conservatoire national des arts et métiers

[2Listes des formations éligibles au compte personnel de formation, NDLR

[3Compte personnel de formation

[4Un employeur (entreprises de plus de 50 salariés) est tenu de recevoir son salarié en entretien professionnel tous les deux ans et si celui-ci n’a pas bénéficié au bout de six ans de ces entretiens, de formations, de progression salariale ou de reconnaissance de ses qualifications -3 critères sur ces 4- alors, son compte personnel de formation sera abondé de 100 heures supplémentaires, NDLR

Mis en ligne le 26 mars 2014
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